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Aujourd’hui, 29 août 2023 – Bon anniversaire monsieur Ingres
En matière de peinture, le monde aura tout connu, des œuvres pariétales des cavernes préhistoriques figurant mammouths, lions, chevaux sauvages ou figurations ésotériques abstraites qui n’ont pas encore livré tous leurs mystères, aux tableaux abstraits de Kandinsky, en passant par toutes les œuvres figuratives de ces quatre derniers millénaires. L’Homme aura tout expérimenté, tâtonnant, cherchant sa voie, trouvant son art et le chemin à suivre pour exprimer tout son talent. Car de talent il est souvent question. Le travail et l’abnégation sont bien sûr la clef de la réussite en toute chose, même en art, mais que faire sans le talent inné des plus grands ? Au somment de la pyramide des maîtres, on retrouve souvent les mêmes noms référencés par les historiens de l’art et plus ou moins admis par un public parfois peu connaisseur du sujet. De Vinci, Michel-Ange, Van Gogh ou Picasso, quatre noms qui occupent l’espace de l’art pictural, mais qui font oublier tous les autres, les maîtres inconnus du grand public et qui méritent pourtant un immense coup de projecteur pour rappeler combien ils étaient géniaux et méritent de rentrer dans la culture populaire. Bien sûr, les amateurs connaissent Jérôme Bosch, Albrecht Dürer, Joseph Turner ou William Bouguereau, mais dans la foule des passants, qui pourra dire qui ils sont vraiment, de quelle époque viennent-ils, qu’ont-ils peint ? C’est d’un immense peintre qui aurait pu s’ajouter à cette petite liste dont je vais vous parler, un portraitiste de génie, un artiste incontournable, un méconnu du grand public qui a pourtant laissé une œuvre considérable et époustouflante, il s’agit de Jean-Auguste-Dominique Ingres.

Autoportrait à vingt-quatre ans, Ingres, musée Condée, Chantilly
Le portrait est un art ancien, plus ancien qu’on ne le croit souvent. Les romains occupant l’Egypte au Ier siècle de notre ère, l’avaient notamment beaucoup développé pour décorer les sarcophages des défunts, livrant un portrait de très grande qualité, moderne et réaliste, afin d’offrir pour l’éternité un visage aux morts. Ces portraits, dits du Fayoum, région du nord de l’Egypte, à l’ouest du Nil, se consacraient à représenter le visage d’un mort avec le plus de détails possible, comme si le défunt avait posé avant son décès, il ne s’agit donc pas d’un masque mortuaire figé, mais bien d’un visage expressif et vivant. Les artistes romains avaient du talent et il est évident que Jean-Auguste-Dominique Ingres les auraient admirés, lui qui canalisa une grande partie toute son énergie à produire des portraits d’une grande qualité, même si cela n’était pas ce qu’il préférait produire...

Exemple de portrait funéraire du Fayoum
Ingres était un homme du sud, il est né à Montauban le 29 août 1780, avant de partir faire carrière à Paris puis à Rome où il aura loisir d’étudier de près les œuvres des grands maîtres italiens, dont Raphaël qu’il portera aux nues. Parti à la conquête de la vie et de son art avec de bonnes bases, son père étant peintre et sculpteur, il se révèlera un artiste de génie. A l’âge de 16 ans, il aura pour maître d’apprentissage le grand Jacques-Louis-David à qui nous devons tant de tableaux exceptionnels : Le Serment des Horaces, Marat assassiné, Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard ou encore bien sûr Le Sacre de Napoléon, immense tableaux, tant par sa qualité, sa richesse et sa taille démesurée. Ingres fut donc à bonne école. Il passera de nombreuses années an Italie, notamment à la célèbre Villa Médicis, siège à l’époque de L’Académie de France à Rome, une volonté de Napoléon. En 1813, Ingres se marie, il épouse Madeleine Chapelle qui sera sa muse pour plusieurs tableaux dont le célèbre La Grande Odalisque, dont la jeune femme représentée ici fut affublée de trois vertèbres supplémentaire pour donner un style particulier à sa position lascive et Le Bain turc, tous les deux visibles au Louvre. Les années qui suivirent la chute de l’Empire furent plus difficiles pour Ingres, il perdit quelques soutiens et s’efforça de maintenir son activité en produisant de nombreux portraits. Madeleine décède en 1849 et Ingres se remarie en 1852 avec la nièce de son mécène, il s’installe alors partiellement à Meung-sur-Loire, petite ville de bord de Loire dans le Loiret où il passe ses étés et poursuit son œuvre à Paris le reste du temps, sans oublier de se consacrer à sa seconde passion, le violon. Et voici donc pourquoi nous parlons encore aujourd’hui de violon d’Ingres quand nous sommes passionnés par une activité extra-professionnelle.

La Grande Odalisque, Ingres, 1814, Musée du Louvre

Le Bain turc, Ingres, 1862, Musée du Louvre
Ingres décède en 1867 à l’âge honorable de 86 ans après une vie d’artiste bien remplie. Il aura connu le succès, mais sans doute pas celui qu’il aurait mérité. La critique ne fut pas toujours tendre, La Grande Odalisque présenté en 1819 au Salon (évènement artistique parisien où l’on présentait des œuvres) fut critiquée. Des grands noms apprécièrent ou non l’œuvre du peintre. Baudelaire ou Van Gogh trouvaient à redire tandis que Manet considérait Ingres comme le « maître des Maîtres » du siècle et Gauguin admirait « sa passion violente… et sa recherche de beauté ». D’autres peintres qui suivront, admireront le grand artiste. Degas, Picasso ou Matisse loueront ses qualités. Quoiqu’il en soit, son œuvre est considérable, grand dessinateur, il laisse des milliers de dessins légués à sa ville natale, d’où l’ouverture d’un musée à Montauban. Pour se faire une idée du talent du maître, il faut s’attarder au Louvre devant l’Odalisque, admirer son épouse Madeleine qui fut son modèle, il faut passer du temps devant ses portraits, comme par exemple celui de Louise de Broglie (prononcer de Breuille) ou celui de La Baronne James de Rothschild pour voir de ses yeux la qualité de peinture, le réalisme dans les tissus et les détails, il faut voir ses œuvres antiques comme par exemple Œdipe explique l’énigme du sphinx pour saisir la force du peintre, enfin il faut admirer ses grands formats comme L’Apothéose d’Homère, œuvre monumentale de près de 4 mètres sur 5, visible au Louvre, pour comprendre la passion du peintre pour l’antique et pour Raphaël. Après cela, on comprendra aisément pourquoi Ingres mérite sa place au panthéon des peintres connus du grand public, pourquoi il faut sortir des sentiers battus et chercher parmi les grands qui ont fait l’art, ceux qu’il ne faut oublier tant ils ont œuvré pour rendre le monde plus beau, plus admirable, plus mémorable.

Louise, princesse de Broglie, Ingres, 1845, The Frick Collection, New York

Bonaparte, Premier consul, Ingres, 1803, ville de Liège

Oedipe expliquant l'énigme du sphinx, Ingres, 1808/1827, Musée du Louvre

L'Apothéose d'Homère, Ingres, 1827, Musée du Louvre